cafe-fred-hedin© Fred Hedin

Elle regardait passer la vie des gens , elle avait l’impression d’être comme dans la chanson de Goldman , «  elle met du vieux pain sur son balcon pour attirer les moineaux, les pigeons » sauf qu’elle c’était pas le pain mais les bières et les cafés qu’elle servait en attendant.

En attendant quoi, elle ne savait pas trop, au départ, c’était censé être un boulot provisoire, le temps de se retourner, de trouver autre chose et de quitter ce patelin. Mais finalement, à force, les habitudes, le temps avait filé sans qu’elle s’en aperçoive, le train train routinier et rassurant.

D’Eric et son 1er café avec le journal avant de faire sa tournée, de Magalie et Brigitte à leur pause repas du salon d’à côté, des gamins en rentrant du collège. Ce petit monde qui avait peu à peu peuplé ses journées. Ces bouts de vies, ces morceaux du quotidien égrenaient au fil du temps.

Mais elle dans tout ça derrière son comptoir, qui la voyait encore, n’était elle qu’une ombre rassurante ?un sourire poli ?un service efficace ?Une confidente de solitude, un étalon pour mesurer sa bravoure ou juste une invisible parmi d’autres. Qui se souciait de ses rêves, envie, besoin d’espace ? Personne.

Elle avait l’impression de s’être fondue au décor, que personne ne la remarquait plus, qu’elle allait prendre définitivement racine derrière son comptoir. Qu’on ne s’apercevrait même pas de sa disparition si elle arrêtait. Elle se sentait inutile. Cette impression se renforçait en hiver, avec les beaux jours le café prenait des couleurs et la mise dehors des tables et des parasols rompaient la monotonie. Les cris des enfants, des oiseaux, les bruits de vie du téléviseur ou de musique semblaient réveiller la torpeur du village. De nouvelles têtes apparaissaient, des touristes en quête d’authenticité, de calme qui semblaient redécouvrir la joie de la vraie vie, du grand air qui s’émerveillaient du moindre arbre ou aspect pittoresque de place. C’est à travers leurs regards qu’elle redécouvrait la beauté de son village mais elle se sentait aussi tellement étrangère, malhabile face à eux comme une enfant. A chaque printemps elle se demandait si à la morte saison elle aurait le courage de tout plaquer.

Et là en attendant, elle fixait pour faire plaisir à un touriste sympathique l’objectif et deviendrait un souvenir de vacances pittoresque pour cette famille qui était venue pendant 15 jours au café.  Il la remercia d’avoir pris la pause et laissa un généreux pourboire en lui disant à l’année prochaine.

Elle le regarda lui et sa petite famille monter dans leur voiture qui les emmenait vers d’autres horizons, peut être que l’année prochaine ils seraient déçues de ne pas l’apercevoir derrière le comptoir et qu’elle aussi elle serait enfin loin d’ici. Mais en attendant, il fallait qu’elle s’y remette un couple lui faisait signe sur la terrasse, des nouveaux qui venaient sans doute d’arriver, fin de la récréation.

©eirenamg