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Parfois, mes élèves me demandent l’intérêt de lire, des mots, à quoi ils servent ? Après tout ils ne nourrissent pas, ils n’empêchent pas les balles. Certes sur ce point ils ont raison, mais de temps en temps,  il y un livre, des mots, un auteur qui vous transperce, qui utilise les mots que vous aimeriez dire, qui vous fait voir la réalité autrement. Ces rencontres sont rares, précieuses, elles arrivent parfois, elles font tout oublier les soucis, le temps qu’il fait, l’étroitesse de la vie ; les mesquineries du quotidien et elles élèvent l’âme.

Là vous vous dites que j’y vais un peu fort mais non, ce n’est pas assez fort pour vous décrire l’état dans lequel je suis à la fin de cette lecture. Je ne suis pas très poésie, ma fréquentation des poètes se limite à Ronsard, Du Bellay, Hugo, Baudelaire, Eluard, René Char, Aimé Césaire pour les autres, c’est des poèmes de ci de là mais rarement des recueils entiers Car j’ai toujours pensé que j’étais hermétique à la poésie. Et Desnos à part une lecture marquante de Jean Louis Trintignant où il y a quelques années il lisait aussi Eluard et Aragon, Prévert et Vian en 2011 c’était tout. J’ai  découvert la poésie de Desnos comme tout le monde à l’école puis dans mon parcours professionnel, c’était des poèmes, une notice biographique, une photo, un exemple de poète engagé.

 Et puis j’ai ouvert les pages de Gaëlle Nohant et j’ai découvert Desnos. Elle a l’art de conter les histoires, déjà pour son précédent livre elle recrée le XIX e siècle. Ici elle restitue les ombres, l’alternance de lumière, d’espoir et la montée de la violence, de l’horreur, de la déshumanisation à travers le parcours du poète. Elle donne vraiment vie à ce Paris des années 30 à 50 à la fois dans sa folie de la 1e partie jusqu’à l’Occupation. Elle restitue une âme, une voix, une identité à Desnos en s’infiltrant à travers ses mots et en écrivant à  la 1ere personne. Et à chaque fois, elle cite des extraits de poèmes, ce qui donne encore plus de force au récit, à la voix du poète.

On le découvre cabot, aimant jouer du coup de poing, fasciné par l’Amérique latine, et son métier de journaliste. On chemine avec lui dans les différents quartiers de Paris qu’on redécouvre, on relit l’histoire des surréalistes avec Breton, découvre son amitié avec Barrault, Picasso, Prévert, Eluard. Son engagement envers et contre tous, d’abord discret puis de plus en plus actif dans les réseaux de la Résistance. On apprend à connaître sa face d’homme avec ses amours tourmentés pour Yvonne puis Youkie, plus apaisée pour Bessie. Sa recherche de liberté dans la poésie, son goût pour les voyages, les rêves, la chiromancie. Ses amitiés indéfectibles, ses folles soirées à la rue Mazarine et son inconscience parfois.

Il semble tellement vivant, présent sous la plume de l’auteur qu’on n’a pas envie de le laisser et même si on sait que les ombres se rapprochent, on espère c’est ce qui est fort chez l’auteur instiller cet espoir. Cet espoir fou que tout passe, que ça va aller qui porte aussi  Desnos de sa vie de poète fauché à celui de journaliste établit qui fait de la radio, du cinéma. J’ai découvert toutes les facettes du personnage. J’ai aimé son intégrité, son insolence, sa verve. J’ai aimé découvrir Foujita, côtoyer Eluard, Barrault, Antonin Artaud.

Avec minutie, poésie, en alternant légèreté et gravité l’auteur redessine pour nous ce Paris oublié, ce Paris martyrisé sous l’occupation, cet affrontement pour des valeurs la liberté, l’intégrité, le courage d’aller jusqu’au bout. J’appréciais les poèmes de Desnos, je ne les lirai plus de la même manière, grâce à l’auteur j’ai découvert l’homme derrière l’artiste. Elle nous fait réfléchir aussi à notre époque, à la force des mots, de la littérature, au rôle qu’on veut jouer dans la vie. Desnos a toujours cru à son étoile, à aimé follement sa Sirène la belle Youki qu’on a volontiers envie d’étrangler dans les premières parties du livre.

On ne lit pas ce livre, on le vit, on ne découvre pas Desnos, on se prend d’affection pour lui, ce livre n’est pas un roman mais une ode, un hymne à ce poète. Gaëlle Nohant est une très belle passeuse d’émotions et de littérature, son travail remarquable, fait que son écriture elle-même devient poésie. Elle se fond totalement dans les habits du poète et lui restitue sa vie. Même dans la dernière partie, où ses amis parlent de lui où Youki prend une autre dimension.

On ne peut que lui dire merci, merci de le mettre en lumière dans ce monde qui a tellement besoin de visionnaire, d’éveilleur de conscience. Merci de nous faire vibrer jusqu’au bout, même si les larmes chaudes coulent à la fin et qu’on n’a pas envie de le quitter. Merci de nous l’avoir rendu intime, vivant et d’avoir permis ce voyage. Merci d’avoir fait la passeuse du pont au change, un pont entre nous et lui.

Ce livre n’est pas un roman, il est au-delà, Gaëlle Nohant est plus qu’une auteur dans ce livre, elle est une magicienne qui avec de l’ombre fait de la lumière, avec ses mots fait battre notre cœur. Donc, j’assume, c’est une véritable déclaration d’amour pour ce livre qui m’accompagnera longtemps, que j’ai pleinement envie de défendre car il le mérite en tout cas je lui décerne le prix du cœur et de l’émotion.

PS :  mes mots sont bien moins poétiques que Desnos et Gaëlle Nohant, ils sont très positifs, ils n’ont aucun bémol, aucune critique car cette émotion brute, poétique qu’elle a fait naitre finalement n’est pas facile à décrire. Pour me comprendre : Lisez-le !