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Maritima c’est d’abord une ambiance, celle du Sud, retranscrite par l’écriture sensorielle de Sigolène Vinson avec ses paysages, ses îles, sa luminosité, sa chaleur, ses odeurs, ses contrastes, sa brutalité. A la fois terre de beauté, de l’eau, de la vie comme éternel recommencement avec les muges mais aussi d’usines, de pollution, de torchères, de vent et du feu qui rôde les jours de grand vent.

Contrairement à d’habitude, j’ai trouvé ce roman très incarné, vivant, je m’explique, les personnages sont forts, avec des caractères bien dessinés, des accents comme dans les souvenirs que j’ai de Pagnol ou du film Manon des sources. Les expressions, les dialogues, l’amitié entre Joseph et Émile : les 2 papys qu’on rêverait d’avoir. Les 2 frères presque jumeaux Antoine et Dylan, fils de la nature, fascinés par l’ancien temps, atypiques, l’un par sa bonne humeur, l’autre par son intelligence. Le petit Sébastien, ombre de sa mère, vissé sur le téléphone, qui veut se faire une place auprès de Jessica.

Jessica, la petite fille de Joseph, femme blessée, décalée, obsédée par son amour perdue Frankie, même si elle a refait sa vie avec Ahmed, un ingénieur de l’usine. Les personnages secondaires prennent vie également avec Huguette, l’ancienne institutrice et communiste, Mercédes la tante, Antoine le prof de maths dingue de surf. Une communauté de personnage prit dans les pages du destin que l’on voit évoluer au fil des deux parties.

J’ai apprécié de retrouver l’écriture symbolique et poétique de l’auteur, avec les descriptions minérales du paysage, le ton parfois âpre, les signes avec les mouches que voit Jessica sont elles un signe du destin ? Comme dans l’Antiquité. Les références aux classiques à travers les lectures de la boîte à livre du bateau qui permet d’aller d’un bout à l’autre de la ville de Martigues. Le fil conducteur autour de la poutargue et de la faune marine, des muges métaphore de notre vie, des choix que l’on peut faire, des douleurs qui peuvent nous traverser ou nous renverser. Du suspense installé sur les choix des personnages dans la deuxième partie.

Mais l’accent du Sud, les dialogues, le twist à la fin de la première partie en font un beau roman aussi social, à travers la réflexion sur la nature, les ravages que l’industrie pétrolière fait sur le littoral.  On alterne sans cesse entre lumière du Sud et la mort qui rôde dans les fumées polluées des raffineries. Attention l’auteur ne fait pas de jugement, elle constate comment ses personnages, la ville concilie deux histoires : les mathématiques et la pétrochimie, la beauté de ce paysage ancien et la modernité qui le détruit.

Antoine est le personnage le plus vibrant ; plein d’énergie, qui cherche des réponses, en décalage avec son temps, qui joue sans cesse la mouche du coche auprès de Jessica et la pousse à grandir. Jessica est une sorte de poupée cassée, en sommeil, qui peu à peu se réveille au fil des évènements, qui essaye de trouver un sens à sa vie.  Qui tente de donner le change elle qui se sent vide à l’intérieur. J’ai aimé cheminer avec la troupe et découvrir cette ville dans les yeux de l’auteur.

 Réflexion sur le décalage, la norme, l’inadaptation, la maternité, les choix face au temps qui passe sous couvert d’intrigue bien menée, l’auteur nous fait plus généralement réfléchir à la vie, aux souvenirs, à ce qui nous constitue. Elle se questionne sur l’humain, les non- dits, les failles qui nous font grandir et nous construisent, cette période bénie de l’enfance où on profite de l’instant sans penser à mal. A la fois mélancolique et plein d’espoir ce récit fait voyager au travers des personnages.

Il y a à la fois du désenchantement et de la lumière, de la réalité crue et des hallucinations, des destins ordinaires et pourtant universels. C’est avec un énorme pincement au cœur que je finis ce récit, j’ai été touché par la fragilité, la force et la sincérité de la plume romanesque de l’auteur. Cette oscillation permanente entre poésie et fiction, entre réel et rêve, détour et ligne droite, attente et accélération. Sigolène Vinson m’a une fois de plus prise dans ses filets et j’aime la force brute qui se dégage de Maritima. Un livre clair-obscur que je vous conseille vivement de lire.

PS : voilà je crois que Sigolène Vinson doit avoir un pouvoir magique, car à chaque fois, elle me capture dans les pages, fait naître de la poésie moi qui n’en suis pas forcément friande et surtout laisse un souvenir indélébile de lecture. Maritima va rejoindre les lectures marquantes des Jouisseurs et du caillou dans mon panthéon de lecture. Merci.