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Delphine Bertholon fait partie des auteurs dont j’ai lu tous les romans, autant vous dire que ce dernier livre, je l’attendais avec impatience. Ce que j’apprécie dans son écriture, c’est le côté sensoriel, très cinématographique, à chaque fois elle réussit à camper des univers très différents d’un roman à l’autre. Je ne sais pas par quelle magie mais à chaque fois que je la lis, j’ai l’impression qu’elle est dans ma tête, certains mots, certaines phrases je me dis : « J’aurais pu écrire ça ! » Je vous rassure je ne suis pas schizophrène, mais c’est juste pour que vous compreniez pourquoi j’ai été une fois de plus bouleversée par ce roman. Elle a vraiment une musicalité, une manière de raconter qui lui sont propres.

Quand j’ai commencé le roman, j’ai plongé direct dans la tête de Lyla, Lyla avec un « y », le personnage y tient beaucoup. Au départ, on la suit à 34 ans, elle est traductrice, vit à Paris et elle avance dans la vie tout en se planquant, même pour sa meilleure amie Zoé, elle est une énigme. On alterne avec cette Lyla adulte, ou en tout cas qui essaye de l’être, et sa version adolescente en 1998, qui a 16 ans, est en vacances avec ses parents et qui va rencontrer Joe.

Joe, l’autre voix du livre, qui lui habite sur la côte, plus âgé, surfeur devant l’éternel, qui voit débouler ce petit bout de femme aux cheveux blonds qui bouscule son côté taiseux et ses failles. Lui aussi a des marques, des blessures d’enfance et une relation compliquée avec son père.

Une fois de plus, on retrouve la virtuosité de l’auteur qui réussit à nous rendre aussi bien crédible le monde de l’adolescence de ses deux personnages. Avec la haine des parents, l’insouciance, l’impression de vivre à 1000 à l’heure, d’être bouleversée par une chanson. Mais aussi quand on retrouve nos personnages 17 ans plus tard, avec d’un côté Lyla qui n’arrive pas à avancer, garde en elle une blessure que je vous laisse découvrir. En contrepoint, Joe essaye de mener à bien sa vie de famille, loin de ses anciens démons avec Camille sa femme et Violette sa petite fille.

Au-delà de l’histoire d’amour adolescente, c’est surtout la réflexion sur la vie, les choix que l’on fait, que l’on nous impose et qu’il faut assumer à l’âge adulte. La question des non dits, de l’effacement, des doutes, de ce que l’on peut se faire pour se punir. On peut être un bourreau beaucoup plus dur pour soi même. Des obsessions, des névroses, des manières qu’a l’esprit de nous rappeler nos failles, le fameux chat Lolita que vous découvrirez.

J’ai retrouvé avec plaisir le goût de l’auteur pour la musique, les références littéraires et bien sûr du cinéma qui sont un peu sa marque de fabrique en adéquation avec les personnages. Ces précisions nous immergent totalement dans l’époque de la fin des années 1990.  Mais ce qui est différent je trouve des autres ouvrages, de la petite musique dont je vous parlais au début dans l’écriture de l’auteur, c’est qu’ici sa musicalité est différente. Elle est beaucoup plus dense, profonde, plus sombre peut-être que d’habitude. J’emploie plutôt le mot sensoriel d’habitude pour qualifier son style, là je dirais plus imagé, voire poétique, comme un clair obscur, une éclipse. Le choix de ce très beau titre ou le choix de certaines images avec le chat fantôme, la comparaison de Lyla par Joe à une aurore boréale qui s’est éteinte quand les 2 personnages se rencontrent à nouveau 17 ans plus tard, sont des petites pépites parsemées au fil des pages. J’ai énormément apprécié d’être dans la tête de Lyla, ses préoccupations sur la maternité, la solitude, ses peurs et sa volonté de bien faire son travail sans être vue sont particulièrement émouvantes. Son secret qu’elle porte seule donne envie de la protéger. Elle évolue au fil du texte et des pages, j’ai apprécié ses contradictions, ses hésitations, son équilibre instable. 

Mais aussi les failles, la volonté de bien faire de Joris sont touchantes, sa  volonté d’être à la hauteur, de ne pas se laisser enfermer par ses démons adolescents, d’enfance. Deux choix de vie différents liés à des blessures intimes, comme les deux faces d’une même pièce de monnaie. Les personnages sont bien dessinés, complexes. Il se dégage une force brute de cette histoire, sauvage à la période adolescente, plus dramatique à l’époque actuelle, cela m’a fait penser à l’épicentre d’un séisme, au début le récit débute tranquillement puis le retour du passé commence à provoquer des vibrations chez Lyla et la résurgence en cascade de ses pensées et émotions enfouies. Comme dans une musique classique, symphonique, avec des passages légers, doux (la volonté de séduire, les vacances), puis des passages plus sombres, puissants, qui font voler les carapaces des personnages quand ils se revoient.

Une fois de plus, j’ai été embarquée par le roman, au début j’ai plus facilement glissé dans la peau de Lyla mais peu à peu Joris a rééquilibré la donne et l’auteur réussit à maintenir cet équilibre à deux voix tout en faisant avancer l’intrigue.

Enfin, l’auteur réussit le tour de force d’écrire un roman à la fois moderne, intimiste et universel en nous faisant passer du sourire aux larmes, en nous faisant réfléchir à nos failles, nos renoncements, nos rêves d’adolescents et ce que nous avons laissé en chemin et qui nous construit.

Partez à la découverte du sombre et poétique Cœur-Naufrage, allez chercher au fond des entrailles de Lyla et Joe les réminiscences du passé et découvrez la densité de cette histoire.

Un nouveau souvenir littéraire qui va prendre place après ceux de Clémence, Madi, la grande et la petite, et qui voyageront longtemps dans ma mémoire.

Je vais donc continuer à avoir une « Bertholonite aiguë », à être accro à cette écriture particulière et musicale. Donc rendez-vous en librairie pour le découvrir.

PS - une citation pour finir :

"Je suis, oxymore vivant, une fontaine qui ne pleure pas"