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Ce roman met en lumière un homme simple Antoine Orsini surnommé le Baoul qui veut dire l’idiot, le simplet en Corse . En effet, Antoine est différent, il dit tout ce qu’il pense, ne fait pas de distinction entre ce qu’on peut faire ou dire, ne se soucie pas de la propreté, du regard des autres. Lui, il aime la nature, son village, son ancienne institutrice Mme Madeleine, sa sœur Tomasine et son frère Pierre, et la jeune Florence. Il a pour meilleur ami Magic et l’extraterrestre depuis son enfance.

On est plongé dans sa tête, sa vision du monde à la fois brutale, réaliste et poétique, son envie d’être aimé par sa famille, les autres, sa « femme » Vanina. Son envie de protéger Florence la plus jolie fille du village.

Julie Estève réussit à rendre palpable l’atmosphère de tragédie, de danger de ce village fermé sur lui-même. Ses angoisses, ses bassesses, ses mesquineries, ses on dit, ses violences sont disséquées au fil des pages et des interactions de ce petit monde.  Elle montre l’importance de la famille, du regard de l’autre, la méchanceté crasse parfois, la bêtise des gamins, de la population du village.

On prend fait et cause pour Antoine, ses cailloux, sa vie simple, on comprend contrairement à lui les enjeux de certaines discussions, les incompréhensions des autres à son égard, leurs peurs. J’ai apprécié à la fois sa naïveté et sa force, son honnêteté, son amour pour sa famille, pour Florence, son envie de bien faire. Cette volonté d’être aimé, sa passion des voitures, son endurance face à la méchanceté et à la violence en font un personnage touchant. L’auteur redessine également pour nous aussi les ambiances, la dureté de la Corse et de ses paysages, le fonctionnement d’un village qui prend forme et existe jusque dans sa haine des « parigots ».

Avec une écriture douce, parfois abrupte, imagée et crue, l’auteur réussit à tisser sa toile, comme une araignée, dans une ambiance de drame, parfois poisseuse, parsemée de désespoir et de lueur de beauté, de cauchemar comme ceux du personnage principal. Elle alterne la vie des différents personnages qui s’entrechoquent, se croisent avec les moments de la vie d’Antoine, c’est fluide, limpide et on a parfois l’impression d’être dans une sorte de fresque dont le héros est un anti héros: Antoine.

Elle instille également du suspense par rapport au personnage de Florence, de Noëlle sa lointaine cousine. Comme dans une enquête, on reconstitue l’histoire de Florence et d’Antoine, les zones d’ombres de sa vie et de celle du village.

Les personnages féminins oscillent entre sensualité comme Vanina, Florence et folie comme Noëlle, la mère Biancarelli, seule Tomasine est un peu à part plus figure maternelle pour son frère et Mme Madeleine qui symbolise  la douceur pour le personnage principal. A l’inverse, les personnages masculins comme Pierre le grand frère est à la fois proche et lointain, l’Extraterrestre est obsessionnel,  Magic l’ami fidèle gravitent autour d’Antoine et nous le donnent à voir. On se laisse submerger par l’atmosphère et on n’arrive pas à détourner les yeux des pages.

 Ici la complexité du personnage est retranscrite par le travail sur la langue qu’à fait l’auteur qui alterne description, dialogue de sourd entre les personnages et Antoine, mots crus et plus poétiques.Elle alterne passé et présent, dialogue du personnage principal avec un interlocuteur particulier, qui fait qu’on à l’impression d’une sorte de confession, d’un dialogue avec un ami. Seul le lecteur a tous les codes pour comprendre le personnage d’Antoine qui restera un mystère même pour le village.

Finalement, on se prend d’amitié pour Antoine, sa vision particulière du monde, son honnêteté, sa violence. Lui, un des rares qui reste fidèle à ses valeurs, qui est honnête et victime des préjugés sur sa différence, condamné dès la naissance car il n’est pas dans la norme. Antoine est un très beau personnage complexe, puissant, véritable héros de l’histoire jusqu’au bout. On a envie de le protéger, j’ai vraiment beaucoup apprécié ce personnage brossé par Julie Estève et il va m’accompagner longtemps comme Lola de son premier roman. Je l’ai quitté à regret Antoine et j’espère qu’il a finalement retrouvé Mme Madeleine.

Un 2eme roman coup de poing, une claque littéraire, une virtuosité, je confirme après son excellent premier roman, Julie Estève continue de manière magnifique la force et la singularité de son écriture. En nous emmenant loin des sentiers battus, en opérant un vrai travail sur la langue ce qui augure de belles merveilles pour la suite de son œuvre.

Donc si vous n’avez qu’un livre à acheter de la nouvelle rentrée littéraire c’est celui là, et je vous garantie que vous n’oublierez pas Antoine de si tôt.  Plongez dans la tête d’un vrai humain incompris Antoine.

PS: voilà le lien vers mon avis sur son premier roman